[fr] La mafia capitale : la mafia romaine entre fascistes, politiciens et cooperatives

Il y a plusieurs points de départ pour commencer à raconter ce qui émerge des 37 arrestations et séquestrations menées par la police à Rome le 2 décembre dernier : on peut partir de la droite, de la gauche, de l’extrême pauvreté des réfugiés venant des crises et des guerres africaines ou du Moyen Orient, ou encore de l’incroyable richesse de la classe entrepreneuriale romaine. Mais on pourrait partir aussi des attaques menées par l’extrême droite contre les centres pour les réfugiés et des manifestations contre la dégradation des banlieues où toute la droite romaine était présente. Tout se tient. On pourrait même partir d’un livre, Romanzo criminale écrit par Giancarlo de Cataldo, où l’un des protagonistes est appelé – et à raison – « il Nero », le Noir.

massimo-carminati-206213Ou, plus simplement, on pourrait partir des personnages : Massimo Carminati, « le Noir » du roman de De Cataldo, déjà militant d’Avanguardia Nazionale dans les années 70 et 80, maillon du lien entre le groupe terroriste du NAR et la Banda della Magliana. Son nom a été lié à plusieurs meurtres – parmi lesquels ceux des militants de gauche Fausto et Iaio, tués en 1978, et celui du journaliste Mino Pecorelli – et apparaît dans les enquêtes sur le massacre fasciste à la gare de Bologne en 1980. Son nom apparaît aussi dans les enquêtes sur les matchs truqués qui ont bouleversé le monde du foot italien dans les dernières années. Fuyant vers le Japon après avoir été condamné à 10 ans de prison pour les crimes de la Banda della Magliana, Carminati est rentré à Rome peu après et a repris sa place parmi les entrepreneurs, les mafieux, les politiciens et les membres des services secrets. Sa position à l’intérieur de ce milieu peut expliquer le fait que plusieurs procès et enquêtes n’ont pas eu de conséquences pour lui.

Selon ce qu’on a appris des arrestations, Carminati était le chef de la « mafia capitale», la mafia romaine, un réseau très puissant auquel, dans la seule journée du 2 décembre, plus de 200 millions d’euros de biens ont été saisis. Il s’agit d’une mafia qui, selon les enquêteurs, a reçu une reconnaissance institutionnelle pendant le mandat administratif d’Alemanno : l’ancien maire de Rome était déjà bien connu pour avoir placé de nombreux membres de l’extrême droite romaine dans les emplois publics (notamment à la direction) et pour la gestion clientéliste des adjudications et des agences publiques de la ville.

Aujourd’hui Rome n’est plus administrée par la droite d’Alemanno et c’est un maire de centre-gauche, Ignazio Marino, à la tête de la mairie. Mais ce changement n’a pas inquiété Carminati et son organisation : c’est bien là que le deuxième personnage entre en jeu.
Salvatore Buzzi, chef de la coopérative « rouge » (on appelle “rouges” les coopératives politiquement liées à la gauche) 29 giugno. Condamné pour homicide dans les années 80, il étudie pendant son séjour en prison et devient le premier détenu de Rebibbia à obtenir son diplôme. Il lutte pour réformer le système pénitentiaire et grâce à cela, il obtient l’approbation de la gauche. Une fois sa condamnation purgée, il fonde une coopérative qui fait travailler d’anciens détenus et qui, en peu de temps, s’adjuge des contrats publics. En 2013, la coopérative 29 giugno a des amis puissants et déclare des produits pour 59 millions d’euros.

cena poletti buzzi

Dans une photo qui date de 2010 et qui a été publiée récemment par l’Espresso, à un dîner organisé par Buzzi dans les locaux d’un centre d’accueil géré par sa coopérative, on voit à la même table les dirigeants et les politiciens impliqués dans l’enquête, de gauche à droite : Gianni Alemanno ainsi que l’actuel adjoint chargé du logement à la mairie de Marino, Daniele Ozzimo, qui a démissionné tout de suite après sa mise en examen. Avec eux, même Giuliano Poletti, l’actuel ministre du travail du gouvernement Renzi qui a été, jusqu’au début 2014, président de la ligue des coopératives.

L’argent pour la coopérative 29 giugno vient des travaux de restauration, des collectes de déchets mais aussi de la gestion des campements roms et des centres pour réfugiés. Tous ces contrats étaient assignés grâce aux connexions politiques bipartisanes, par l’intermédiaire de Carminati.

Parmi ces connexions, il y a Luca Odevaine, chef du secrétariat de Walter Veltroni, ancien maire de Rome et premier secrétaire du Parti Démocratique. Aujourd’hui Odevaine est le responsable national de l’accueil pour les demandeurs d’asile (Ministère de l’Intérieur) mais il est aussi impliqué directement dans la gestion du C.A.R.A. de Mineo, un énorme centre où les réfugiés arrivés à Lampedusa sont temporairement « accueillis » avant d’être envoyés ailleurs. Grâce à cette position, Odevaine pouvait, selon ses propres mots, « orienter les flux » vers des centres gérés par des coopératives amies, en obtenant en échange de grosses quantités d’argent. Dans une écoute téléphonique, Buzzi affirme payer à Odevaine, pour ce « service », un salaire de 5.000 euros par mois.

Mais c’est un service très rentable. Pour ceux qui se sont enfuis de la Libye et de la Tunisie (ce qu’on appelait l’émergence Afrique du Nord), l’État a dépensé – jusqu’à présent – 1 milliard et 300 millions d’euros. À Rome, ce riche gâteau est partagé entre la coopérative « rouge » de Buzzi et le réseau catholique Arciconfraternita (lié au mouvement Comunione e Liberazione), déjà connu pour avoir exploité des demandeurs d’asile. L’une des coopératives d’ Arciconfraternita a été accusée par Save the Children d’avoir hébergé de nombreux adultes dans des centres pour mineurs sans se soucier ni de l’encombrement ni de la sécurité, juste pour augmenter les produits. Dans un centre, des groupes de 10 réfugiés étaient obligés de vivre dans des appartements de 35 mètres carrés. Chaque appartement donnait des profits à la coopérative pour 12.000 euros par mois.

Ce commerce est encore plus rentable si des mineurs sont exploités. Les coopératives reçoivent environ 50 euros par jour pour chaque demandeur d’asile de moins de 18 ans contre 35 euros pour chaque adulte. L’enquête a révélé que les mineurs étaient les plus rentables pour Buzzi et son entourage, avec la gestion des campements à Rome. Dans la capitale, environ 5.000 personnes vivent dans les campements institutionnels qui touchent des dizaines de millions d’euros chaque année.

Vu les antécédents, il est facile d’imaginer que personne, parmi les mis en examen, ne va vraiment payer pour ses crimes. Rome est la ville la plus riche d’Italie, presque la moitié des millionnaires italiens y habitent. Ce qui émerge de l’enquête peut aider à comprendre l’origine de ces flux d’argent qui traversent la capitale italienne et soulever aussi des questions sur les récentes attaques de l’extrême droite contre un centre pour demandeurs d’asile dans la banlieue de Tor Sapienza.
Le 3 décembre dernier, le premier ministre Renzi a désigné un commissaire pour le Parti Démocratique de Rome. Plusieurs membres de haut niveau du parti semblent être impliqués dans les faits, en plus d’Odevaine : Tommaso Michea (président du Parti Démocratique de Rome) et Lionello Cosentino (secrétaire du parti dans la capitale) pourraient avoir reçu des votes grâce à l’amitié qui les liait à Buzzi.

Il semble possible que la mairie de Rome soit dissoute pour mafia et qu’elle soit administrée par un commissaire. Les conséquences politiques – notamment au niveau international pour la mauvaise réputation que le gouvernement italien obtiendrait – seraient très lourdes. Et c’est peut-être la raison pour laquelle Renzi cherche à montrer que le maire Marino est resté « propre » dans une ville pleine de corruption, au moins pour sauver son poste de maire.

Le président régional du Lazio (lui aussi du Parti Démocratique) a suspendu tous les contrats qui pourraient avoir été influencés par la mafia. Il paraîtrait que l’homme de confiance de Buzzi et Carminati dans le Conseil régional était Luca Gramazio, du parti berlusconien Forza Italia. Les prochaines étapes de l’enquête semblent se diriger vers le gouvernement régional.

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